6 mars 2017

Modèles pour le coaching (2) Précaution d'usage des modèles

Rubrique : posture et outils du coach


Modèles pour le coaching (2)
Précaution d'usage des modèles 




Dans un premier post, je décrivais les relations entre modèles, théorie et paradigme[i] et je formulais l’hypothèse que le type de méthode que nous employons, en lien avec des paradigmes particuliers, guide notre posture et les résultats de notre accompagnement en termes d’estime de soi, de confiance en soi, de vécus émotionnels. Ce second post vise à proposer quelques réflexions sur le choix et l'usage des modèles : les modèles sont des cartes, des descriptifs de la réalité qui en extraient une part d’information, qui nous donnent le sens de notre action, qui nous orientent.

Multiples modèles


Etre coach, ce n’est pas simplement accompagner une personne à partir d’une position sincère d’écoute et d’une vraie volonté de l’aider. La plupart des coach utilisent des modèles conceptuels pour pouvoir clarifier les situations qu’ils rencontrent, les modéliser, leur donner du sens et déterminer une direction à leur action. Ils ont besoin d’établir des stratégies d’intervention, qui vont permettre de guider le client dans son chemin d’autonomie. Quelques soient les styles d’accompagnement prônés par les coachs - certains coachs prôneront une attitude non directive, d’autres seront partisans d’intervention paradoxales, d’autres d’explications sur les phénomènes intrapsychiques et la cognition… - chacun fera la liaison avec des théories du fonctionnement humain (psychologique ou social), des théories de la personnalité ou des théories de l’accompagnement. Pour cela ils disposent de modèles explicatifs.



La centration sur les modèles peut même devenir étonnante, comme dans ce post d'un coach qui différencie les postures de coach, de conseil, de formateur :

"Le coach, quant à lui, se basera comme le conseil sur des réalités et sur un besoin mais pour l’accompagnement d’objectifs positifs, spécifiques, mesurables, accessibles, réalisables et déterminés dans le temps (SMART) avec une prise de conscience des réalités et des options (GROW), le tout sur une certaine durée, avec un certain nombre de séances en définissant un état initial, un état final, identifiant des écarts, la façon de les combler et en établissant un suivi, en essayant de disparaître peu à peu puis définitivement. Cet accompagnement sur les processus sera d’autant plus efficace que le coach maîtrise des outils de psychologie et d’analyse transactionnelle pour comprendre les comportements ainsi que des outils de personnalité pour mieux faire ressentir à Pierre, Paul et Jacqueline pourquoi ils ne sont peut-être pas en confort au même moment pour définir ou atteindre un même objectif, comme par exemple sur la stratégie personnelle ou d’entreprise à adopter (SWOT) à partir des points forts et des points faibles." (1)

Les modèles les plus classiquement rencontrés portent sur le fonctionnement de la conscience et des systèmes émotionnels, les relations entre les personnes, la psychopathologie, la psyché humaine, l’organisation des groupes, le leadership, la connaissance et la prise d’information concernant la réalité externe et le monde, la construction de l'identité… Les modèles sont issus des recherches en psychologie, en sociologie, en psychanalyse, en médecine, en sémantique, en philosophie… ou issus d’expérimentations et de connaissances de sens commun. Il n’existe pas d’intervention sans modèle. Peut-être certains coachs ne seront pas conscients à un moment donné du modèle qu’ils emploient, mais celui-ci pourra apparaitre à un observateur extérieur, au travers des manières d’intervenir, de nommer les difficultés, de se positionner face à son client.

  • Marine est une coach formée à l’ennéagramme, elle utilise ce cadre de référence pour analyser la personnalité de son client et définir une problématique sur laquelle elle pourra travailler. Au cours de son travail, on peut entendre des mots comme « mécanisme, fierté, involution, évolution, typologie…». Marine interviendra à partir d'une connaissance partagée avec le client de son mécanisme d'échec.
  • Arthur est un coach formé à l’analyse transactionnelle, au cours d’un travail d’accompagnement, on peut entendre des mots comme « drivers, transaction, redéfinition, méconnaissance…». Il utilise une théorie complète de la personnalité, des besoins des hommes, des relations.
  • Nicole est une coach qui utilise préférentiellement l'approche narrative, au cours de son intervention, on va entendre des expressions comme "histoire préférée", "ce qu'il est possible de connaitre", elle va aider son client à "externaliser son problème". La théorie qu'elle utilise l'amène à savoir que chacun de ses clients a de multiples identités, toutes sociales, liées aux relations nouées. Elle n'utilise pas de théorie de la personnalité, mais dispose d'une ''théorie de la pratique'' clarifiant les modes d'intervention et de résolution des difficultés.

Chacun va aider son client en dessinant une carte de la personnalité du client différente, en nommant les difficultés de manière différente, en employant des métaphores de la résolution différente et pourtant tous vont permettre au client d’avancer sur son chemin. (En tout cas telle est ma croyance, pour avoir vu les résultats obtenus par les 3 coachs précités et décrits par leurs clients respectifs.)


Modèles multiples



La connaissance d’un seul modèle va amener le coach à simplifier à outrance toute situation en la ramenant au seul modèle disponible et ainsi à ne pas prendre en considération des éléments importants de la situation, à simplifier ou à adapter ses perceptions, à trier les informations que son client lui donne pour faire coller le tout au modèle. Même si cette vision particulière du monde ne porte pas à conséquence pour l’accompagnement du client, il y a de grandes chances qu’elle conduise le coach à disposer de moins de créativité, à anticiper beaucoup sur les étapes de l’accompagnement, à ne plus adapter finement ses méthodes aux problématiques du client. Lorsque l’on utilise un modèle, il est important de ne pas perdre de vue deux éléments essentiels : les métaphores ne sont que des métaphores ; la carte n’est pas le territoire.


Les métaphores restent des métaphores.



Elles ne deviennent pas des choses, des objets réels. Par exemple, pour l'analyse transactionnelle, un état du moi* (un des concepts centraux de cette théorisation) est ‘un système cohérent de pensées et de sentiments qui se manifeste à travers des types de comportements correspondants’. Il n’existe pas de partie du cerveau qui soit un ‘état du moi’, pas de petite boîte avec des états du moi Enfant ou des états du moi Parent. Il s’agit dans cette métaphore de montrer les liens tissés entre des pensées et des émotions, des sentiments lorsque la personne vit des situations spécifiques et le retentissement comportemental de ces pensées et émotions sur sa manière de se comporter, d’exprimer sa personnalité. Un état du moi Parent est ainsi l’introjection de pensées, de sentiments et de comportements montrés par nos parents ou par d’autres figures d’autorité et que nous réemployons aujourd’hui.


Norma est une cadre de santé, dans un hôpital important, lorsqu’elle est prise au dépourvu dans la relation avec les professionnels de santé de son service, elle reproduit les comportements de sa tante qui l’a élevée, elle lève le ton, crie, tempête. Elle sait combien cela est douloureux pour son environnement professionnel et vient en coaching pour modifier cette situation. Elle n’est pas sa tante, mais une part du modèle donné par sa tante est intégrée dans son état du moi Parent. 

La carte n’est pas le territoire


Cette pensée nous conduit à nous souvenir en permanence que le modèle, aussi complet et intéressant soit-il, reste une description de la réalité et ne pourra jamais représenter toute la complexité de la personne, de sa situation, de sa manière de se raconter et de comprendre le monde. Pour autant, nous avons besoin de cartes pour parcourir le monde.

Georges est le patron d’un groupe de distribution qui exploite plusieurs grandes surfaces de distribution alimentaire. Il se présente à ses collaborateurs sous des facettes d’homme sûr de lui, il utilise préférentiellement l’état du moi Adulte, recherche en permanence les informations nécessaires pour la résolution des problèmes, prend des décisions respectées. Personne ne lui connait de sentiment. Il est perçu comme peu chaleureux, comme distant et homme de dossiers. Il souffre de cette image, mais ne sait pas comment la modifier. Il choisit de s’engager dans un coaching pour améliorer ses relations avec ses principaux collaborateurs. Après plusieurs séances, la complexité de sa personnalité se fait jour, avec l’apparition de ses peurs, de ses envies, de ses motivations, de son envie de réussir, de la part Enfant de sa personnalité. D’autres séances seront nécessaires pour qu’il présente ses valeurs, les croyances fondamentales qui l’habitent, ce que l'on pourrait caractériser comme son Parent. il va enrichir sa relation à ses collaborateurs. Le modèle des états du moi l'a aidé pour cela.
Bien choisir le modèle avec lequel on travaille, le creuser, permet de comprendre qu'au delà des métaphores, des explications, des définitions du monde, chaque modèle transporte / transmet des valeurs qui méritent d'être mises à jour et validées (ou non) pour son propre usage. Ce n'est pas la même chose d'envisager le monde à partir d'un mode d'explication ou d'un autre, les valeurs humanistes ne sont pas présentes de la même manière dans les différents modèles. 



Bien sûr au delà de ce questionnement sur les modèles utilisées, une remise en cause plus fondamentale peut être faite. C'est d'ailleurs un point que mettent en évidence les constructivistes et autres constructionnistes sociaux : les modèles transmettent des valeurs, des modes de fonctionnement, des attitudes qui sont en lien avec un type de société, de relations de pouvoir, des modes de positionnement du thérapeute (du coach). L'usage de tel ou tel modèle n'est pas neutre, créant sa "réalité" au travers des manières de définir les situations, les enjeux. Ainsi pour Kenneth et Mary Gergen " le constructionnisme social, un guide pour dialoguer". Ed. le Germe 
" Les écoles de thérapies affirment le savoir de l'expert. Elles forment les thérapeutes à reconnaitre la cause des problèmes que les gens rencontrent ("les maladies") et à les soigner. Bien sûr la "connaissance" varie beaucoup d'une école à l'autre. Certaines tiennent que les problèmes des individus sont liés à des désirs sexuels refoulés, d'autres les attribuent au manque d'amour de leurs parents, d'autres encore estiment qu'ils sont le reflet d'un sentiment d'infériorité, etc. Bref, le thérapeute qui s'en remet à ces définitions connaît les problèmes du client, avant même d'entrer en contact avec lui."
L'espoir réside alors dans la capacité de l'intervenant à ne pas s'accrocher à des modèles d'explications trop fermées, mais à voir comment le client construit son propre monde, quels sont les modèles explicatifs du client, leurs points forts et leurs limites. Le petit livre de Gergen cité plus haut comporte de nombreux exemples très savoureux de la manière dont nous restreignons notre vision du monde avec des modèles restreints.


Nécessité de modèles multiples et de théories multiples

Disposer de plusieurs modèles, nous permettra d'approcher au plus près la manière dont notre client voit le monde, construit sa réalité, définit ses objectifs et l'orientation de sa vie. Etant moins focalisé sur une vision du monde apprise par la formation, nous serons plus aptes à saisir le regard de notre client sur les évènements qu'il vit. Ce qui rend la chose un peu compliqué c'est que pour bien comprendre une théorie, il faut du temps et que nous serons donc restreint dans le nombre de théories que nous pourrons aborder de manière suffisamment profonde pour en comprendre la subtilité. Il existe un paradoxe : si je ne m'intéresse qu'à une théorie, je serais apte à l'utiliser avec finesse, mais je risque d'être l'agent du paradigme qu'elle transmet. Si je multiplie les formations dans des cadres de référence différents, je risque de ne plus savoir comment agir. 


Etre capable de nommer une même situation à travers plusieurs cadres de référence, nous rend plus humble, s'il existe plusieurs manières de dire, de faire, il est impossible que l'une d'entre elle soit universelle. Le travail d'épistémologie qui permet de comprendre l'origine des théories et des modèles, permet aussi de les recontextualiser. Le travail de biographie du fondateur de la théorie, nous amène au plus prêt de ce qui était important pour lui, ce qui a motivé et guidé la construction de la théorie.


Nécessité de supervision hors de son cadre de formation


Même s'il est utile de débuter la supervision dans le cadre de référence principal de notre formation de coach, parce que cela permet de continuer à développer la finesse de sa pratique après la phase de formation, il est intéressant et utile de rencontrer des superviseurs qui auront d'autres cadres de référence, sous réserve qu'ils soient neutres vis à vis de la théorie principale que vous avez apprise. Ils pourront poser des questions différentes, challenger des positions liées au paradigme véhiculé par la théorie, ce qu'un superviseur partageant le cadre de référence aura du mal à faire.  

Complexité des modèles

A quoi servent les modèles : à savoir faire quand la situation est compliquée ! 

Plus les modèles sont complexes, plus il est difficile de les utiliser. Dès qu'un modèle comporte plus de 7 paramètres, il est nécessaire de faire un réel effort pour les apprendre ! 
Plus les modèles sont complexes, moins ils sont utiles en situation, devant la personne que j’accompagne, car je ne pourrais pas en utiliser l'ensemble des subtilités. Les personnes qui apprennent des modèles très complexes en retiennent généralement une partie seulement. En revanche, les modèles binaires proposent des actions binaires : vrai / faux – les modèles ternaires mettent plus de réflexion : vrai, ni vrai – ni faux, faux, ils induisent de la complexité et de la réflexion, du choix.

Dans ma pratique, les modèles les plus intéressants sont ceux qui sont simples, qui me paraissent en lien direct avec mes vécus et qui me permettent d’agir en lien avec mes intentions. Les cartes routières doivent être adaptées aux chemins empruntés. Mon objectif est de disposer de cartes simples à utiliser, qui ne sont pas réductrices, mais fondamentales : pour identifier les domaines d’actions, penser mon questionnement, structurer une intervention, partager avec le client. Je me pose régulièrement quelques questions face aux nouveaux modèles que je rencontre ou que je développe : 

  • Est-ce que je suis capable d'expliquer le modèle à mon client en quelques minutes ?
  • Est-ce que j'ai validé dans mon expérience de vie son utilité pour agir ?
  • Est-ce qu'il prend en compte la différence de vision et de fonctionnement des personnes ?
  • Est-ce qu'il est en lien avec mes valeurs fondamentales ?
  • Est-ce que je serais heureux de le partager avec mes confrères ?
Et pour pousser votre réflexion, je pourrais dire que les modèles ne sont utiles en coaching que lorsqu'une conversation de qualité, un questionnement de qualité ne permet pas au client de retrouver l'énergie nécessaire à la résolution de sa difficulté.

Daniel Chernet
Coach
Facilitateur du travail d'équipes
Formateur et Superviseur de coachs 2017






[i] Modèles pour le coaching (1) - Modèles, théories, paradigmes - https://www.blogger.com/ - novembre 2016

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